La genèse de ce projet émane d’un long cheminement, associé à la rencontre avec l’œuvre du photographe, graphiste et designer polonais Wojciech Zamecznik lors d’une exposition au Musée de l’Elysée à Lausanne fin 2016. L’un de ses modes de prises de vues est d’imprimer le portrait photographique par un tracé lumineux. Cette « interférence » entre le visage et l’objectif de l’appareil marque pour moi une forme de lien entre le sujet et le photographe, couple improbable mais nécessaire pour construire les images que j’ai en tête. Cette ouverture conceptuelle et technique a réveillé un désir ancien : réaliser avec des personnes sous l’effet d’une substance psycho active, des portraits qui expriment ce qui me semble être l’ambiguïté d’une présence intense à la relation en même temps qu’une échappée. Ce désir est venu de liens affectifs au milieu desquels circulaient ces produits, de rencontres avec des professionnels engagés dans le soin des dépendances, d’expositions artistiques et de lectures. Celle du livre de Johann Hari, « Chasing the scream », qui parle de manière très sensible des conséquences de la guerre mondiale contre la drogue m’a beaucoup poussée à penser ce projet.

Le projet est construit autour de l’idée de partager l’acte photographique entre le sujet et le photographe. J’ai ainsi imaginé un protocole dans lequel les deux protagonistes agissent en concomitance, mais pas nécessairement selon un accord préétabli. Le modèle effectue un tracé lumineux devant l’objectif du photographe, pendant le temps d’obturation. Cette écriture lumineuse est libre de toute contrainte. Le modèle peut tracer un symbole, un dessin, un mot, une lettre, une phrase ou bien même complètement au hasard, et où il le souhaite dans l’espace. Peu importe son choix, et peu importe si son choix est décryptable par le spectateur. L’écriture de lumière se superpose au visage de son auteur tout en l’éclairant partiellement. Je rejoins ici l’étymologie du mot « photographie », dont la traduction mot à mot est : « écrire avec la lumière ». Le protocole est construit de manière à ce que le sujet puisse avoir toujours le choix entre être dans la lumière, rester dans l’ombre ou se trouver à mi-chemin entre les deux. Le modèle détient la maitrise de la construction de l’image, même si cette construction demeure aléatoire et surprenante au final. La présence du modèle et son expression lumineuse indiquent la relation fugace qui se tisse avec le photographe. La prise de vue est alors un bref et intense instant de lien, dont la trace finale est, à mon sens, aussi esthétique qu’étonnante.

Les portraits ont été réalisés entre avril et août 2017, dans l’unité du PEPS (Programme Expérimenté de Prescription de Stupéfiants), basée à la CAAP-Arve à Genève. J’ai rencontré à plusieurs reprises de nombreux usagers et soignants du Peps, avec lesquels j’ai discuté de ce projet. Certains d’entre eux se sont montrés très volontaires pour participer aux prises de vues, d’autres plus à distance, mais tous ont été curieux et intéressés par ma démarche. Grâce à l’engagement des soignants, à leur curiosité et à leur soutien, un lien entre les usagers du PEPS et moi a été possible sur la durée de 4 mois environ. J’ai réalisé une centaine de portraits avec la participation de sept usagers. Ces portraits feront l’objet d’expositions à Genève, en partenariat avec les HUG et le service culturel des HUG, probablement au cours du deuxième semestre 2018. En attendant, je propose un avant-goût de ces portraits sur le blog AddictoHug. J’ai fait le choix de ne pas montrer immédiatement les portraits des usagers, d’une part parce que la sélection est forcément réductrice de ce que j’ai envie de montrer, et d’autre part parce que je souhaite attiser la curiosité du spectateur avant d’entrer dans le vif du sujet lors des expositions. Les photographies présentées sur le blog sont donc issues des essais préalables avant le lancement du projet. Ces portraits donneront au spectateur une idée de ce que j’ai souhaité expérimenter avec les usagers du PEPS, sans toutefois totalement dévoiler le rendu final des images construites avec eux.

Coralie Sanson – Photographe – www.coralie-sanson.net